Raoul de Saint-Trond et Thierry de Saint-Trond, Sulpice Sévère et Grégoire de Tours


Raoul de Saint-Trond et Thierry de Saint-Trond,
Sulpice Sévère et Grégoire de Tours

Florilège de textes
en rapport avec les contextes martinien, colonais et trudonnaire
Saint-Trond, 1e moitié du XIIe siècle
(Liège, ULiège Library, Ms.  12)

 

Présentation scientifique

Depuis l’an 1824, la Bibliothèque de l’Université de Liège est dépositaire de la collection de manuscrits de l’ancienne abbaye de Saint-Trond, supprimée durant les dernières années du XVIIIe siècle dans la fièvre révolutionnaire de l’époque. Certains codices particulièrement ouvragés figurent parmi les collections d’autres institutions prestigieuses, telles la British Library de Londres, la Pierpont Morgan Library de New York ou le Musée Condé de Chantilly, mais la plus grande part des manuscrits qui ont échappé à l’incendie que connut l’abbaye en 1538 (Bormans, p. 33-40) se trouve toujours à Liège. Au sein de ce vaste ensemble – plus d’une centaine d’ouvrages –, le manuscrit qui a reçu la cote ms. 12 ne brille pas par un décor particulièrement somptueux ni par des lettrines d’une qualité exceptionnelle si ce n’est le joli dragon du f. 52v ; c’est surtout grâce aux textes qu’il contient que le codex mérite largement qu’on y prête intérêt.

Ceux-ci, rédigés par au moins cinq mains différentes, peuvent être divisés en trois grands ensembles. Le premier corpus de textes – du f. 1r au f. 54r – consiste en une compilation de documents en lien avec le contexte martinien et qui ont pour auteur soit Sulpice Sévère, soit Grégoire de Tours. Le deuxième corpus – du f. 54v au f. 69r – comprend des éléments plutôt liés au contexte colonais, qu’il s’agisse des Onze Mille Vierges, de la Légion Thébaine ou de pièces hagiographiques relatives à un archevêque – en l’occurrence Séverin († 403). On remarquera parmi cet ensemble la présence d’une lettre de l’abbé Raoul de Saint-Trond (1108-1138), datée du 14 septembre 1122, qui a pour thème la translation du corps d’un des martyrs de la Légion Thébaine (f. 67v-69r). Raoul, alors exilé à Saint-Pantaléon de Cologne, prit part à cette cérémonie en compagnie des plus hauts dignitaires ecclésiastiques et en relata dans le détail le déroulement à ses moines restés à Saint-Trond (Epistula IV selon la dernière édition de Paul Tombeur). Le troisième corpus de textes – du f. 70r au f. 101r – contient des pièces liées à un contexte spécifiquement trudonnaire. On retiendra parmi elles la seconde vie du fondateur de l’abbaye, Trudon, rédigée par l’abbé Thierry (1099-1107) ainsi qu’un sermon du même abbé préparé à l’occasion de la fête de la translation des reliques des saints Trudon et Eucher, les deux principaux saints patrons du monastère (f. 70-96r).

Les abbatiats de Thierry et Raoul couvrent à eux seuls presque toute la première moitié du XIIe siècle. Ils sont généralement considérés comme une période de retour au calme et de stabilité après les nombreux troubles subis par l’abbaye durant les années 1082-1099, conséquences de la crise politique liée à la Querelle des Investitures. On doit à leurs efforts conjoints le renouveau du scriptorium du monastère et le développement d’une activité de copiste, comme l’attestent les ms. 24, 224, 231 et 335 conservés à la Bibliothèque de l’Université de Liège (Lapière, p. 202-206). Le ms. 12 est sans conteste à rattacher à ce groupe même si certaines lettrines trahissent une réalisation légèrement postérieure à l’ensemble, ce que vient confirmer l’analyse archéométrique des encres (Lapière, p. 206 et Denoël, p. 201 et 204-205).

Le choix des textes du manuscrit, particulièrement en ce qui concerne les deuxième et troisième groupes, fait ainsi écho à la carrière de Raoul de Saint-Trond. Ce dernier rejoignit le monastère hesbignon durant les premières années de gouvernance de l’abbé Thierry. Il lui succéda en mars 1108 après une série de graves conflits intra-communautaires. Durant trente années, cet énergique abbé fit tout son possible pour rendre à son monastère sa gloire d’antan, quitte à s’opposer pour cela à des personnages puissants et à prendre des positions politiques risquées – l’exil colonais auquel Raoul fut contraint durant deux ans en est une conséquence directe. Le ms 12 dans ses parties spécifiquement « colonaise » et « trudonnaire » pourrait être la trace des pérégrinations de l’abbé, de ses découvertes et de sa volonté de conserver certaines œuvres de son prédécesseur Thierry, notamment sa Vie de Trudon (f. 70r-93v) et son sermon consacré aux translations (f. 93v-96r). Il est d’ailleurs intéressant de signaler qu’à en croire la chronique des abbés de Saint-Trond, pour l’office de saint Trudon (f. 96v-101v) – soit la dernière pièce copiée au sein du codex –, Thierry a collaboré de près avec Raoul, en particulier pour préparer la notation musicale, une innovation apportée dans le monastère hesbignon précisément par Raoul.

En l’absence d’une étude plus complète sur le manuscrit, il est hasardeux de s’aventurer à y déceler d’éventuelles traces de la main même de Raoul. Il reste que ce codex est un excellent témoin du renouveau du scriptorium trudonnaire durant la première moitié du XIIe siècle et que quelques-uns des textes qu’il renferme, surtout ceux liés à un contexte local, y trouvent leur toute première copie conservée.

 

Une notice de Kevin SCHMIDT

Bibliographie

  • BORMANS S. (éd.), « Les manuscrits de l’abbaye de Saint-Trond en 1538 », in Bulletin de la Société des Bibliophiles Liégeois, t. 4 (1888-1889), p. 33-40.
  • COENS M., « "Utriusque linguae peritus" : en marge d'un prologue de Thierry de Saint-Trond », in Analecta Bollandiana, t. 76 (1958), p. 118-151.
  • COENS M., « Les saints particulièrement honorés à l’abbaye de Saint-Trond », in Analecta Bollandiana, t. 72 (1954), p. 85-133, 397-426 et t. 73 (1955), p. 140-192, ici t. 72 (1954), p. 99-100.
  • DENOËL S., « Étude archéométrique des manuscrits du scriptorium de l'abbaye de Saint-Trond au XIIe siècle », in Barlet J., Lemeunier A., Stiennon J., Van den Bossche B. (dir.), L'art mosan : Liège et son pays à l'époque romane du XIe au XIIIe siècle, Alleur, Éditions du Perron, 2007, p. 200-206.
  • FIESS M. G. J. et GRANDJEAN M. L., Bibliothèque de l'Université de Liège. Catalogue des manuscrits, Liège, Vaillant-Carmanne, 1875, n° 76, 217, 223, 243, 250 et 252-253.
  • Handschriften uit de abdij van Sint-Truiden. Provinciaal Museum voor Religieuze Kunst, Begijnhofkerk, Sint-Truiden, 28 juni-5 oktober 1986, Louvain, Peeters, 1986, n° 11, p. 112-116.
  • LAPIERE M.-R., La lettre ornée dans les manuscrits mosans d’origine bénédictine, Paris, Les Belles Lettres, 1981 (Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège, n° 229).
  • RAOUL DE SAINT-TROND, Gesta abbatum Trudonensium I-VII. Epistulae, éd. Tombeur P., Turnhout, Brepols, 2013 (CC CM 257) et Gislebert de Saint-Trond, Gesta abbatum Trudonensium VIII-XIII. Liber IX opus intextum Rodulfi Trudonensis, éd. Tombeur P., Turnhout, Brepols, 2013 (CC CM 257A).
  • STIENNON J., « Du lectionnaire de Saint-Trond aux Évangiles d’Averbode. Contribution à l’étude de la miniature mosane au XIIe siècle », in Scriptorium, t. 7, n° 1 (1953), p. 37-50.

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modifié le 19/07/2024

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